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Ces empreintes invisibles qui façonnent notre esprit : Samskāra

Photo du rédacteur: Enora Treguer
Enora Treguer
17 avr.
6 min de lecture

Dernière mise à jour : 3 août

Un enseignement clé de la Bhagavad Gita (chant VI.23) nous rappelle :

"C'est cette désunion de l'union à la souffrance qu'on appelle Yoga. Ce yoga, il faut le pratiquer avec persévérance, d'un esprit exempt de découragement."

La philosophie et le chemin du Yoga repose sur une idée simple : certaines souffrances peuvent être évitées. Notamment celles que nous entretenons à travers nos habitudes, nos conditionnements et nos réactions automatiques

Nos perceptions erronées, nos mécanismes de compensation et nos schémas répétitifs alimentent souvent une souffrance qui pourrait être allégée. En développant la compréhension et la conscience de ces mécanismes, nous réduisons considérablement la souffrance que nous nous infligeons à nous-mêmes. C'est là qu'intervient la compréhension de "Samskāra "


Dans la tradition du yoga, certains mots ouvrent des portes profondes de compréhension de soi. Samskāra est de ceux-là. Derrière ce terme ancien se cache une clé essentielle pour comprendre nos comportements, nos réactions… et notre chemin de transformation.


Étymologie

Le mot sanskrit est composé de :

  • sam : “ensemble”, “complètement”, “parfaitement”, "le même"

  • √kṛ (kar) : “faire”, "créer", “agir”, “fabriquer”

  • āra : résultat de l’action

  • "fabriquer le même"

Dans les textes anciens, il désigne "ce qui est façonné en nous" : à la fois une impression laissée par une action et quelque chose d'incrusté, conditionné, structuré en profondeur qui se répète.


Les samskāras : sillons dans l’esprit

Les samskāras sont des empreintes laissées dans l'esprit, comme des sillons creusés au fil de nos expériences. Chaque pensée, chaque émotion, chaque action dépose une trace, parfois légère, parfois profondément ancrée. Issues du passé, ces empreintes continuent d'agir dans le présent et influencent nos expériences futures. Les samskāras sont ainsi à la fois la mémoire de ce que nous avons vécu et la matrice de ce que nous sommes susceptibles de revivre.


Dans la vision du yoga, ces empreintes sont le véhicule du karma. Elles portent les conséquences de nos expériences passées et nourrissent des cycles de répétition tant qu'elles restent inconscientes. Avec le temps, elles deviennent de véritables forces intérieures, prenant la forme de :

  • schémas répétitifs,

  • d'habitudes inconscientes,

  • d'automatismes

  • ou encore de mémoires énergétiques...

  • Elles façonnent notre perception du monde, orientent nos choix et conditionnent nos comportements, souvent à notre insu.


Comprendre les samskāras est donc bien plus qu'un concept philosophique : c'est une clé essentielle pour comprendre pourquoi nous répétons certaines expériences et pourquoi certains blocages persistent malgré nos efforts.

Séparer la pratique physique de ces enseignements philosophiques et spirituels est une erreur fréquente : le yoga est un tout. Les postures ouvrent un espace de rencontre avec soi. Elles offrent l'opportunité de mieux s'observer, de s'ancrer dans le réel, loin des histoires que le mental se raconte, et de développer une vision plus claire, empreinte de discernement. Elles préparent le terrain, autant sur les plans corporel que mental, ouvrant la porte de la c'est la connaissance de ces mécanismes intérieurs... Porte ouverte et travail qui continuera bien au-delà du tapis.


Quand les samskāras deviennent des blocages

Cette sensation de stagnation, que ce soit dans la vie ou sur le tapis, provient souvent de ces empreintes silencieuses qui continuent d'agir en arrière-plan. Tant qu'elles ne sont pas reconnues, elles orientent nos réactions, entretiennent nos conditionnements et nous maintiennent dans les mêmes schémas.


Bhagavad-Gita chant V, 15 :

« La connaissance est obscurcie par l’inconnaissance : c'est pourquoi les êtres s'égarent. »

Sur le tapis, cela peut se traduire par :

  • des zones du corps fermées, bloquées comme si une mémoire y était emmagasinée.

  • des douleurs entretenues par des schémas corporels et postures nuisibles

  • une pratique mécanique, où le corps exécute mais l’esprit reste prisonnier de ses ruminations

  • des résistantes comme des peurs à explorer certains aspects de la pratique (aller dans certaines postures, différents rythmes, différentes dynamiques, intensités, thème...)

  • Gestes parasites, gestes d'agitation


En dehors du tapis, le phénomène est aussi bien visible :

  • esprit lourd, ou qui turbine

  • répétition des mêmes erreurs

  • schémas relationnels identiques

  • réactions émotionnelles récurrentes (colère, peur, attachement…)

Nous avons alors l’impression de tourner en rond.

De plus, ils nourrissent les fluctuations du mental et perpétuent une agitation intérieure.


Une lecture plus subtile : l’illusion du moi

À un niveau plus profond, les samskāras sont aussi ce qui :

  • entretient l’illusion d’un “moi” conditionné

  • voile la nature de la Conscience pure, le Purusha

  • nous éloigne de ce que l'on est vraiment

  • nous maintient dans les cycles du karma


Les transformer

Le yoga ne cherche pas à “effacer” brutalement les samskāras, ce qui serait illusoire, mais plutôt à les affaiblir ou les transformer. On parle parfois de les “brûler”.


Un enseignement clé des Yoga Sūtra de Patañjali (I.50) nous apprend :

"La pratique crée de nouvelles empreintes qui viennent faire contrepoids aux anciennes."

Il ne s’agit donc pas seulement de se libérer de ce qui nous entrave, mais aussi de : cultiver des nouvelles actions qui libèrent, qui nous emmènent un peu plus vers Soi, vers la vie pleine et une vie quotidienne paisible.


Les outils concrets pour travailler avec les samskāras

Heureusement, la tradition yogique nous offre des moyens.


Kriyā Yoga, la voie de purification :


Décrit par Patañjali (II.1), le Kriyā Yoga repose ces piliers :

  • Tapas : La discipline et l’engagement conscient. La pratique régulière (āsana, prāṇāyāma) crée une “chaleur” intérieure qui libère les charges stockées dans le corps, et commence à dissoudre les conditionnements dans la sphère de l'esprit.


  • Svādhyāya : L’étude de soi. Observer honnêtement ses réactions, ses pensées, ses schémas sans jugement. C’est un véritable travail d’enquête ou de chercheur intérieur : Pourquoi ai-je réagi ainsi ? D’où vient cette émotion ?...

  • Īśvara praṇidhāna : L'abandon, La dévotion. Offrir les fruits de ses actions, se détacher du résultat. Ce non-attachement empêche la création de nouveaux samskāras.

  • Dhyāna : La méditation. Elle développe une "conscience témoin" qui permet de voir émerger les pensées sans s’y identifier, sans les alimenter. C’est ainsi que le cycle des samskāras commence à se rompre.


Bhagavad Gita chant II,71 :

"L'homme qui agit en délaissant tous les désirs, dépourvu de convoitise, libre de tout égoïsme, accède à la paix."

En libérant en Soi un désir plus profond : le désir de libération, le désir de sortir de la souffrance, le désir de voir et de connaître : autrement dit le désir de s’initier au Yoga; on se libère de ces empruntes qui nous nuisent. Le désir, c’est le moteur de l’action créatrice, le désir de retrouver la relation à soi-même, retrouver le chemin de la source de ce que que l'on est : atman.


Une pratique vivante, ici et maintenant !

Votre prochaine étape n’est peut-être pas une posture plus avancée. C’est une qualité d’attention nouvelle. C'est saisir l'opportunité de la pratique de yoga (cet espace sans enjeux) et toutes ses expériences proposées pour voir ce qu'il y a à voir !


La prochaine fois que vous serez sur votre tapis , ou même dans une file d’attente (le Yoga c'est partout et surtout en dehors de tapis !), observez :

  • Quelle est la “saveur” de ce moment ?

  • Quelles parties du corps sont bloquées, coincées ou douloureuses ?

  • Quelles habitudes corporelles, quels placements du corps entretenez-vous ?

  • Quelle pensée revient encore et encore ?

  • Où est-ce que ça (ou je) bloque ?


Chaque pensée répétitive est un messager. Elle vous parle d’une empreinte. Et c’est dans cet instant de lucidité, ce premier geste de conscience, ce svādhyāya vivant, que commence réellement le chemin de libération.


En conclusion

Les samskāras sont au centre de notre fonctionnement :

  • ils nous conditionnent tantôt positivement, tantôt négativement

  • ils orientent nos vies

  • mais ils peuvent aussi être transformés ! Le terrain peut être remodelé par une pratique honnête et assidue, alors les traces anciennes peuvent s’effacer… et retrouver, peu à peu, un esprit clair, ouvert et libre.


Le yoga est une voie complète : un art de réduire les obstacles, de se libérer de ce qui nous entrave, un processus de transformation prenant en compte toutes les couches qui composent l'humain et le monde dans lequel il vit. Peut-être en commençant par le libérer et soulager le corps, tout de même indissociable du reste... C'est un chemin pour savourer la vie comme il se doit, libre d'Etre !


Chaque action posée en conscience a le pouvoir de nous rapprocher de notre nature profonde !



 
 
 

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